Dessiner l'électronique avant de la brancher
L'électronique a probablement été la partie la plus stressante du projet. En mécanique, même quand je ne savais pas exactement ce que je faisais, je pouvais regarder une pièce, la mesurer, l'imprimer, la casser éventuellement et comprendre ce qui n'allait pas. En électronique, mon niveau de départ était beaucoup plus simple à résumer : je n'y connaissais absolument rien. Pas « pas grand-chose ». Rien. Et contrairement à une pièce imprimée trop faible, une erreur de câblage peut coûter plusieurs composants d'un coup.
Au début, j'ai donc énormément compté sur les modèles avec lesquels je travaillais. Claude, Claude Code, ChatGPT, puis les modèles plus puissants au fur et à mesure qu'ils arrivaient. Le problème, c'est que le schéma devenait rapidement trop dense. Chaque réponse pouvait être correcte localement tout en oubliant une contrainte décidée trois jours auparavant : une tension, un pic de courant, un connecteur, un composant déjà commandé, une place disponible dans le corps ou simplement le fait qu'un câble devait physiquement pouvoir passer quelque part. Le schéma a changé plusieurs fois parce qu'il manquait des éléments, puis parce que certaines solutions n'auraient pas tenu une fois tout branché ensemble. À un moment, j'ai compris que je ne pouvais pas juste demander « est-ce que ce câblage est bon ? » à un chatbot et espérer que quelqu'un garde toute l'architecture en tête à ma place.
J'ai donc construit un logiciel pour ça. Chaque composant du robot y est représenté, relié aux autres et associé à ses vraies caractéristiques électriques. Le but n'était pas de faire un joli schéma, mais d'avoir une représentation que je puisse interroger : combien passe ici, quels sont les pics possibles, quelle alimentation supporte quoi, où circule le courant et surtout qu'est-ce que je vais réellement devoir brancher le jour du montage. J'avais besoin de comprendre le système avant d'avoir les fils dans les mains. Le schéma est progressivement devenu une source de vérité : si un composant change, si une alimentation disparaît ou si une branche devient inutile, l'architecture doit le montrer immédiatement.
C'est aussi ce travail qui m'a fait supprimer beaucoup de choses prévues au départ. Comme pour le design mécanique, j'ai commencé trop riche puis j'ai retiré. Un peu comme en sculpture : je mets de la matière, puis j'affine jusqu'à ce qu'il ne reste que ce qui sert vraiment. Certains capteurs étaient redondants. Certains éléments ajoutaient du câblage, du poids et de la consommation pour un bénéfice faible. D'autres auraient été parfaitement possibles sur un schéma, mais beaucoup moins dans un corps où chaque centimètre est déjà utilisé. La dernière version a perdu des morceaux presque toutes les semaines, et aujourd'hui je pense être arrivé à quelque chose que je ne peux plus vraiment réduire sans retirer une fonction importante.
L'alimentation elle-même a beaucoup évolué. J'ai acheté des choses qui ont finalement disparu de l'architecture, changé des sections de câble, revu des chemins, simplifié des branches. Ça m'a coûté de l'argent, parfois simplement parce que j'apprenais une contrainte après avoir déjà commandé ce qui semblait logique la veille. Au bout d'un moment, j'ai arrêté d'essayer d'optimiser chaque euro. Le budget restait une contrainte, mais il ne devait pas devenir une raison de construire quelque chose que je savais mauvais. Quand je regarde aujourd'hui le tiroir d'alimentation et le volume disponible dans le cerveau, je sais de toute façon que je n'aurais pas pu conserver beaucoup plus de choses.
J'ai eu de la chance sur un point : j'ai dessiné l'intérieur du tiroir et la disposition finale du cerveau très tard. À ce stade, je connaissais enfin la taille réelle des composants, les câbles nécessaires et presque toutes les connexions. Leur position est maintenant millimétrée. Certains éléments passent dessous, d'autres au-dessus, les gros câbles prennent un côté, les signaux un autre, certaines connexions doivent rester accessibles une fois le robot monté. Ce qui ressemble sur le schéma à une simple ligne entre deux boîtes devient dans le robot un vrai câble avec un diamètre, un rayon de courbure, deux connecteurs et un chemin physique qu'il faut réussir à faire rentrer quelque part.
Une grosse partie est déjà branchée aujourd'hui et, pour la première fois, j'ai l'impression de comprendre réellement le rôle et la place de chaque élément du système électrique. Mais je garde une réserve très simple : tant que tout ne sera pas connecté et que je n'aurai pas appuyé sur l'interrupteur, je ne saurai pas si j'ai réussi. C'est probablement la partie du projet où je suis le moins capable de prédire le résultat avec certitude. Le schéma est cohérent, les calculs tiennent, les composants sont en place, mais il reste ce moment très concret où plusieurs semaines de raisonnement deviennent du courant dans de vrais fils.
Ce qui m'amuse, c'est qu'au départ je pensais que l'IA allait justement me permettre d'éviter d'avoir à comprendre tout ça. Avec les meilleurs modèles auxquels j'avais accès, je pensais pouvoir décrire mon problème et obtenir progressivement une architecture fiable. En réalité, ils ont été extrêmement utiles pour chercher, expliquer, calculer ou contrôler des morceaux, mais aucun n'a été capable de porter seul l'ensemble des contraintes. À la fin, c'est moi qui ai dû comprendre suffisamment le système pour savoir quelles questions poser, quelles réponses rejeter et ce qu'il fallait encore simplifier.
Je ne suis toujours pas électronicien. Mais maintenant, quand je regarde ce schéma, je sais ce que chaque ligne représente et pourquoi elle est là.
La prochaine étape sera moins théorique : mettre le courant.